Rencontre avec la cinéaste bosnienne Ines Tanović: Nous ne sommes pas privilégiées, nous réalisatrices d’ex-Yougoslavie!

Énergique et engagée, Inès Tanovic nous a raconté la très dure réalité des femmes cinéastes dans l’Europe du sud-est. Elle travaille  actuellement sur son deuxième long métrage Le fils et espère le finir dans cinq ou six ans : « un délai relativement rapide en Bosnie-Herzégovine. » Rencontre.

— Ines Tanović
Image courtoisie Titanic International Film Festival de Budapest

Que faites vous ces jours-ci?

Mon dernier film intitulé Notre histoire quotidienne (Naša svakodnevna priča) voyage depuis 2015 dans le monde entier et moi avec lui! Je me prépare à aller à l’Université de Pittsburg comme invitée de la Chaire de cinéma, présenter le film et enseigner aux jeunes la situation générale du septième art contemporain  balkanique. Je parlerai du statut des réalisatrices et de leur position peu enviable dans le milieu très macho de la distribution des fonds d’État pour le financement des films qui baisse chaque année. Je voudrais que les futurs cinéastes comprennent la situation régionale très difficile et la particularité de chaque région et de l’ex-république yougoslave. Les étudiants américains verront aussi l’omnibus Certaines autres histoires (Neke druge price) auquel j’ai participé avec des collègues de Croatie, du Monténégro, de Macédoine, ou de la Serbie. Maintenant, après avoir été présenté aux quatre coins du monde et dans 40 festivals, il est considéré comme un exemple d’écriture cinématographique féminine des Balkans.

Le Sarajevo Film Festival, financé par la créatrice française Agnès b. depuis 1994, rassemble les œuvres régionales les plus représentatives mais aussi des œuvres occidentales, ainsi que des films de la jeune génération de cinéastes à venir. A-t-il une signification particulière pour vous?

Le SFF est une grande manifestation et notre fenêtre vers le monde, concernant l’expression artistique et industrielle. A part des films régionaux que nous avons la chance de produire et présenter, le plus important segment de ce festival est l’industrie qui fait venir les producteurs les plus connus, des directeurs de fondations cinématographiques, locaux et internationaux. Les immenses innovations actuelles que représentent les programmes dramatiques télévisés en offrant la possibilité de concepts nouveaux est une  opportunité incroyable de vente à l’étranger. Ce sont des occasions extraordinaires pour nos auteurs et producteurs d’élargir leurs contacts et présenter des projets naissants.

Quelle est la vraie signification de la position  « femme cinéaste » en Bosnie-Herzégovine?

Les réalisatrices régionales n’ont pas d’avantages. On nous confie moins d’argent des fonds étatiques ce qui veut dire fédéraux, systématiquement en baisse chaque année. Il faut préciser que la Bosnie-Herzégovine est constituée de deux entités. La plus grande est la fédération bosno-croate, qui couvre 51% du territoire et celle de la République Serbe dont les réalisateurs puisent dans les fonds de la Serbie voisine. Chez nous les cinéastes tournent au maximum un ou deux films par an. Nos jeunes collègues qui finissent actuellement leurs études, devront attendre 20 ans  avant de réaliser leurs projets!
Tous ont les mêmes problèmes, même ceux qui ont été primé et diffusé ailleurs. Quand on nous octroie des moyens de fonds locaux, ils ne dépassent jamais plus de 100 ou 200 000 euros. De plus nous sommes obligées de nous bagarrer sur le marché des scénarios et trouver des coproducteurs européens ou autres. Souvent le financement ne permet pas d’avoir les 50% de propriété nécessaire du film. La bataille est injuste et sans merci avec d’autres réalisateurs régionaux, croates ou serbes en général, qui reçoivent de leurs fonds plus de 500 000 euros.
Après le tournage il faut placer le film dans les festivals et chez les distributeurs qui ces dernières années achètent peu de films balkaniques. Le public local ne regarde pas assez de productions régionales, préférant  les œuvres commerciales  américaines. Nos producteurs ne gagnent rien et ne peuvent pas non plus payer les dettes accumulées durant le tournage.

Vous avez déjà un nom célèbre car votre cousin Danis Tanović (dont j:mag a parlé ici, ou ndlr.) a obtenu Oscar pour son film No man’s land en 2001.Comment avez-vous imposé votre prénom?

Le nom Tanović est connu dans le cinéma mondial depuis 50 ans. Mon père Sejfudin a été le premier producteur indépendant en Bosnie-Herzégovine en plaçant en Europe et en Amérique des réalisations de Bata Čengić dont les films Chasse a courre présenté 1968 à Cannes et Le rôle de ma famille à la Révolution mondiale de 1971 projeté au Pula Film Festival ont marqué toute une génération et sont devenus le symboles de « La vague noire » artistique contre le communisme de Mirza Idrizovic, Gojko Sipovac ou son autre cousin Bakir Tanović, qui a obtenu la reconnaissance internationale grâce à son long métrage de fiction Le Berger.
Je baigne dans le septième art depuis enfance suivant les traces de ma mère Christel, monteuse des films d’Adémir Kenovic qui a eu un grand succès européen  avec des titres comme Un peu d’âme, Kuduz et Le Cercle parfait. J’ai commencée ma carrière en 1986 en réalisant 6 courtes fictions, 10 documentaires, un omnibus, un long métrage et plusieurs séries télé.

 

Pourriez vous nous parler de vos futurs projets ?

En ce moment j’élabore la neuvième version de mon prochain long métrage Le fils, soutenu par la Fondation Cinématographique de Bosnie-Herzégovine et financé par le programme culturel « Média ». J’espère obtenir l’année prochaine des moyens régionaux de production et acquérir les moyens pour le tournage. Le temps indispensable entre la présentation de scénario et la fin de la post-production est de cinq ou six ans, chez nous cela est considéré comme relativement rapide!

Djenana Mujadzic

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Rédactrice / Redactor (basée à Paris)

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